Témoignages

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Pourquoi la démarche ?

L’histoire, trop souvent, est écrite par les hommes. Celle du Jura ne fait pas exception et les militantes de l’indépendance sont parfois restées dans l’ombre d’un mari ou d’un père, apportant leur soutien à la cause dans un quasi anonymat, s’activant en coulisses, beaucoup plus rarement sur le devant de la scène. Leur rôle pourtant fut capital. Elles aussi se sont battues et à ce combat politique s’est mêlée une autre lutte: celle qu’elles ont menée pour que leur voix soit entendue, pour être considérées comme les égales des hommes.

Près d’un demi-siècle après le 23 Juin 1974, il nous paraît essentiel de recueillir la parole de ces pionnières, de reconnaître leur contribution à la cause, de souligner leur héritage. Avec l’aide d’une journaliste, nous avons rencontré ces militantes provenant de toutes les régions du Jura, dans le but d’enregistrer leurs témoignages, en audio.

C’est pour l’AFDJ une façon de les remercier et de leur dire enfin : « Votre parole a été entendue. Votre voix a compté. »

Cliquez sur une des photos ci-dessous pour entendre le témoignage

PLUS DE TEMOIGNAGES EN DEROULANT VERS LE BAS

Ghislaine Guéniat est née Parrat en 1936 à Moutier. Enfant unique issue d’un milieu ouvrier, elle fréquente l’École normale ménagère à Porrentruy et exerce un temps comme enseignante, à Malleray puis à Bâle. Elle se marie en 1960 et cesse ensuite son activité professionnelle pour élever ses deux enfants. La famille s’établit à Courtedoux en 1972. Elle livre dans cet entretien ses souvenirs d’enfance, au sein d’une famille « tout à fait normale qui [lui] a laissé beaucoup de liberté », notamment celle de jouer avec les garçons dans la rue, si bien qu’elle dit s’être sentie comme eux. Elle écoute les dernières nouvelles de la guerre à la radio, entend dans le lointain le bruit des bombardements. « C’est sur Delle », explique son père. À l’âge où les hommes acquièrent le droit de vote, elle prend conscience du traitement différent réservé aux femmes. De ce constat naît une révolte qui prend la forme d’un engagement en faveur des droits des femmes au sein des Jeunes radicaux. Dans le même élan, elle plaide pour un canton du Jura de Boncourt à La Neuveville. À une époque où les femmes restent souvent en retrait, Ghislaine Guéniat ne se prive pas de questionner, d’argumenter, d’intervenir. De retour dans le monde professionnel en tant qu’inspectrice, elle est à l’origine de l’obligation faite aux garçons de suivre comme les filles les leçons d’économie familiale dans le Jura. Ghislaine Guéniat porte comme une conviction l’idée d’égalité entre les femmes et les hommes.

Danielle Munier Donzé a vu le jour en 1941 à Tramelan. Elle est la fille des boulangers-pâtissiers qui tiennent le tea-room au cœur du village. Elle est élevée avec deux frères, les autres membres de la fratrie étant beaucoup plus jeunes. À l’issue de sa scolarité, elle suit une école de commerce puis effectue en séjour linguistique à Londres. De retour au pays, elle se marie et part en France, avant de revenir pour enseigner à l’école professionnelle. On ne parle pas politique au sein de sa famille ; il faut ménager la sensibilité des clients de tous bords. Mais les parents étant catholiques pratiquants, ils sont assimilés aux séparatistes du Nord du Jura et boycottés. Des Jurassiens viennent des Franches-Montagnes pour soutenir la boulangerie tramelote. Lorsque l’unique élu séparatiste du conseil municipal jette l’éponge, découragé, elle s’engage avec le PDC pour lui succéder et représente à son tour la minorité. Dans son récit riche en anecdotes, Danielle Munier Donzé se souvient des pressions et intimidations de ses collègues. Elle est consciente très tôt des inégalités entre femmes et hommes, et apprend à se faire sa place. Après le mariage, mari et femme s’organisent pour une répartition à 50/50 des tâches ménagères et de la présence auprès des trois fils. « Ça n’existait pas à Tramelan à cette époque-là. On a été contestés aussi bien par le village que par la famille », raconte-t-elle. Elle se réjouit que ses garçons reproduisent aujourd’hui ce partage.

Suzanne Ioset est née Christe en 1943 à Bassecourt. Troisième fille sur cinq, elle grandit dans un milieu agricole simple, auprès d’un père déjà engagé en faveur de la cause jurassienne qui emmène volontiers ses filles à la Fête du Peuple. À la fin de sa scolarité obligatoire, elle est contrainte de fréquenter l’école complémentaire, qui dispense aux filles des leçons de couture, de cuisine et d’économie familiale, tandis que les garçons ont droit à l’éducation civique et aux mathématiques. Elle-même préférerait devenir infirmière, mécanicienne ou agricultrice. Cette absence de liberté de choix est vécue comme une injustice marquante. Elle apprécie dès son plus jeune âge les occasions où les adultes discutent politique. À son tour elle choisit de s’engager pour les causes qui lui tiennent à cœur : les droits des femmes et l’indépendance jurassienne, deux sujets intimement imbriqués selon elle. Elle fait partie en 1963 des fondatrices de l’AFDJ, s’engage pour le PCSI lorsque les leaders séparatistes appellent les femmes à s’investir, et se joint aux actions du Groupe Bélier. Ses souvenirs nous emmènent dans des expéditions militantes à Berne et à Cortébert notamment, des situations où il faut réprimer son envie de répondre à la violence par la violence. « On ne peut pas dire qu’on n’a pas eu peur (…) ; mais on était portés, quand même, parce qu’on avait un idéal. » Suzanne Ioset-Christe souligne le dynamisme que les femmes ont apporté au mouvement.

Guite Theurillat naît en 1947 et grandit à Porrentruy, dans une famille séparatiste composée de ses parents et d’une grande sœur. Lorsque leur père décède en 1962, les filles s’établissent à Delémont avec leur mère qui y trouve du travail. Celle-ci s’engage en politique, parle des questions sociales, évoque souvent l’injustice de devoir payer des impôts sans avoir le droit de vote, ce qui fait dire à Guite à propos du féminisme : « Je suis tombée dedans quand j’étais petite ! » À 19 ans, son apprentissage de commerce achevé, elle est embauchée à Berne où elle fréquente un jeune Romand de la capitale, plutôt progressiste ; mais elle renonce à l’épouser par crainte de trahir la cause jurassienne. Le féminisme au sein des milieux séparatistes ? « Ce n’était pas un sujet. Les hommes ne pensaient pas que tout en faisant de la pâtisserie, on pouvait faire de la politique », juge-t-elle, tout en saluant le travail de sensibilisation mené sur le terrain par l’AFDJ. À l’époque du plébiscite, elle milite au sein du Mouvement de Libération des Femmes et se montre critique envers l’AFDJ qui plaide pour des idées qui doivent convaincre le plus grand nombre. Politiquement, elle est membre du Parti Ouvrier Populaire. Des causes qui lui tiennent à cœur, elle fait son métier : elle travaille pour le Bureau jurassien de la condition féminine puis pour la Fédération jurassienne des Syndicats chrétiens, et occupe ensuite le poste de déléguée à l’égalité de l’Université de Lausanne.

Mariethé Aubry Mertenat voit le jour à Montfaucon en 1937, dans une grande famille unie. Ses parents déménagent ensuite à Delémont. Dès que possible, elle passe du temps dans la famille maternelle aux Franches-Montagnes. On n’y parle pas vraiment politique, mais une question revient souvent : « Et toi, t’es séparatiste ? » Dès son plus jeune âge, elle considère, comme sa famille, qu’il faut quitter Berne. Sa sensibilité à la condition féminine est éveillée par sa grand-mère maternelle, veuve à 40 ans, mère de quatorze enfants, qui continue à faire tourner la boulangerie locale : c’est elle qui se lève toutes les nuits pour pétrir la pâte. À l’issue de sa scolarité, Mariethé suit un apprentissage et obtient le diplôme d’employée de commerce. Mais elle cesse son activité professionnelle une fois mariée. Le couple, qui aura six enfants, s’établit à Moutier. Parallèlement, elle s’engage bénévolement dans de nombreuses structures. Elle parle de l’AFDJ comme d’un lieu très ouvert, apolitique, qui donnait envie aux femmes de s’investir pour le Jura en se formant. Comme militante jurassienne, elle a notamment participé aux campagnes de porte-à-porte. « L’accueil des gens était parfois très dur. (…) Chaque fois que je sonnais à une porte, je me disais : “J’y vais, ou je recule ?” C’était un gros effort personnel. » Quant au lien entre indépendantisme et féminisme, il était selon elle très naturel : « Ça allait de soi qu’on vive les deux choses en même temps ! »

Mathilde Jolidon est née en 1939 à Lajoux, dans une famille paysanne, au sein d’un milieu « très modeste », décrit-elle. Son père, déjà impliqué dans la vie sociale et politique, est l’un des premiers à s’engager pour la cause jurassienne et incite ses enfants à s’y intéresser aussi. L’école finie, Mathilde aimerait bien apprendre cuisinière. « Mais c’était rare pour une femme à l’époque, c’était vraiment un métier d’homme », se souvient-elle. D’ailleurs, dans sa classe, une seule fille entame une formation. Elle-même aide dans l’exploitation familiale et, en tant qu’aînée, s’occupe des plus petits. Reste que mariée et mère de trois enfants, elle s’implique progressivement dans plusieurs causes, à commencer par les femmes paysannes. « Puis on m’incitait à me mettre en liste pour ceci, pour cela, et ça a suivi ». De ses engagements, elle retire beaucoup : « On voit les choses autrement que dans son salon ou dans sa cuisine ! ». Outre la défense de la profession et des femmes, son action lui permet aussi de faire connaître le Jura au-delà de ses frontières, ce qui lui tient à cœur. Mathilde Jolidon évoque le souvenir d’expéditions mémorables à la Fête du peuple, l’affaire de la place d’armes aux Franches-Montagnes, l’apprentissage de la prise de parole publique et l’indicible émotion du 23 juin 1974. Devenue plus tard députée PDC puis présidente du Parlement jurassien en 1990, elle insiste sur le soutien de ses proches qui lui a permis d’honorer de nombreux mandats.

Andrée Aubry naît Voirol en 1942 à Undervelier. Elle grandit au lieu-dit les Blanches Fontaines, dans un milieu social modeste mais très aimant. La fratrie compte cinq enfants. Son père, qui a gardé des séquelles de la grippe espagnole, ne peut pas travailler ; c’est sa mère qui subvient aux besoins du ménage. Très jeune, Andrée perd ses deux parents. Après l’école, elle suit un an de pensionnat à Porrentruy, où la Question jurassienne fait partie des conversations entre copines. Puis elle devient apprentie employée de commerce à la Feuille d’avis du Jura qui imprime aussi le Jura Libre. Son patron est alors un certain Roland Béguelin. Une fois mariée, elle vit à Courtételle, puis la famille déménage à Moutier où le mari est nommé à la municipalité. Elle se souvient des opérations de propagande, des réunions séparatistes à l’Hôtel de la Gare, de la déception face au sort de Moutier. Elle revient aussi sur l’ambiance tendue qui y règne à la suite des plébiscites et l’arrivée des grenadiers. « On se serait cru en guerre », dit-elle. Une bombe lacrymogène atterrit dans son appartement. Dans la rue, elle se fait insulter pour ses opinions séparatistes. C’est en mémoire de sa mère qu’elle s’investit aussi pour la cause des femmes, en devenant membre de l’AFDJ. Au sein de l’association, les échanges convergent souvent vers la moindre place accordée aux femmes dans la lutte jurassienne. Andrée Aubry évoque enfin la joie de voir Moutier transférée dans le canton du Jura.

Marie-Claire Grimm est née Donzé la même année que le Rassemblement jurassien, en 1947. Elle est l’aînée d’une famille delémontaine de six enfants qui évolue dans la classe moyenne. Sa mère, formée comme couturière, est sensible à la question féministe. Les deux parents sont séparatistes, comme l’était déjà le grand-père de Porrentruy. Les vacances se passent aux Franches-Montagnes. Sa scolarité terminée, Marie-Claire passe un diplôme de secrétaire à l’Ecole prévôtoise. Très jeune, elle veut déjà s’engager pour la cause jurassienne. Elle se souvient d’avoir défilé lors de la Fête du peuple, avant même la fondation de l’AFDJ, avec quatre autres filles de son âge. Le Groupe Bélier – dont son mari a été le chef – n’admet alors pas les femmes, et le RJ en compte très peu. Et si elles se sentent laissées de côté, cela n’empêche pas Marie-Claire de se mêler aux actions : elle participe à presque toutes les manifestations, occupe l’ambassade de Suisse à Bruxelles. Ce qui en reste, c’est le culot, la rigolade et l’amitié : « On a vécu une jeunesse incroyable, magnifique », résume-t-elle, en évoquant aussi la fierté d’avoir contribué à cette lutte – un engagement qui a forgé son caractère : « J’y ai appris à combattre, à ne pas me laisser faire. Ça m’a poussée en avant », dit-elle. Dans un récit riche en anecdotes, elle revient sur un cocasse échange de prisonniers à Delémont ou sur cette tentative d’expliquer, en anglais, la Question jurassienne à une famille au Japon.

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